POUR EN FINIR AVEC LA PASSION
Entretien avec Maëlle Dequiedt

Hurlevent est un chef-d’oeuvre absolu de la littérature, un roman écrit par une autrice à une époque où il était difficile de se définir comme autrice. Qu’est-ce qui vous a donné envie de l’adapter au théâtre ?

Maëlle Dequiedt : Son mystère. Emily Brontë est morte à 30 ans et a passé la majeure partie de son existence dans un petit village du Yorkshire où son père était pasteur, où elle écrivait des poèmes et inventait des royaumes imaginaires avec ses soeurs et son frère. Hurlevent est un roman noir, violent, scandaleux, qui raconte un morceau de terre traversé par une tempête de forces chaotiques.

Lorsque vous avez décidé de monter ce roman, vous expliquez avoir été frappée par deux choses : le nombre de lectrices et de lecteurs qui l’avait lu et avait été marqué par sa lecture, mais aussi le souvenir qu’il leur en restait des années plus tard et qui ne correspondait pas toujours au roman réel. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

Maëlle Dequiedt : Quand on aime une oeuvre de fiction – qu’il s’agisse d’un roman, d’un film, d’une série… – l’image qu’on s’en fabrique au cours du temps devient aussi importante que l’oeuvre elle-même. Hurlevent fait partie de ces romans qu’on lit un peu et qu’on fantasme beaucoup. Peut-être parce qu’il contient des images puissantes, qui provoquent des réactions instinctives. L’image devient obsédante au point de générer un récit : c’est une idée de David Lynch.

Dans leur essai Pour en finir avec la passion, les critiques Élodie Pinel et Marie-Pierre Tachet parlent à propos d’Hurlevent de ces histoires vénéneuses qu’on a découvre souvent à l’adolescence et qu’on relit plus tard avec notre regard d’adulte en se disant : – Rien ne va. Dans Hurlevent, ce qu’on appelle “la passion amoureuse” est aussi l’autre nom de la violence, le nom qu’on donne, selon les époques, à un certain type de relation de domination entre les hommes et les femmes…

Maëlle Dequiedt : Oui, d’autant plus que l’oeuvre d’Emily Brontë a généré une large postérité de romans gothiques, de romances fantastiques et autres films de vampires qui s’est transmise jusqu’à nous en reprenant ces codes de la passion. Plonger dans Hurlevent, c’est se confronter à la violence et à ces questions : – Ces histoires qui nous ont construits, qu’ont-elles encore à nous dire ? Qu’avons-nous à perdre si nous les renions ? Quels comptes avons-nous à régler avec elles ? Au fond, on pourrait résumer les choses ainsi : – Que fait-on de notre enfance, une fois devenus adultes ?

L’enfance est très présente dans votre adaptation. Georges Bataille – qui consacre à Hurlevent un chapitre de La Littérature et le mal, se demande à propos d’Emily Brontë s’il existe une vérité dans l’enfance…

Maëlle Dequiedt : En plongeant dans l’enfance, le roman remonte à l’origine du mal. Ce qui m’intéresse dans la réflexion de Bataille, c’est qu’il pose la question de ce que signifie ce mot – le “mal” – dont le sens est variable au cours du temps. Interroger le mal, c’est se demander, selon les époques, ce que la société choisit de rejeter, comment elle crée ce qu’elle prétend combattre. Pour nous, le mal est une hypothèse, un point de départ.

La question de la violence se concentre autour du personnage d’Heathcliff, par qui tout commence et tout finit. De lui, on sait juste qu’il est un enfant abandonné, que le père de famille ramène de Liverpool pour l’élever comme son fils…

Maëlle Dequiedt : Je pense que la violence concerne tous les personnages, qu’ils la provoquent ou la subissent : la violence envers les femmes, la violence sociale qui déshumanise les individus, la violence du réel qui refuse de se conformer aux romans… 

En tant que roman, Hurlevent possède une part inhérente qui résiste à la représentation. Quelles pistes empruntez-vous pour l’adapter à la scène ?

Maëlle Dequiedt : Mes spectacles sont des écritures de plateau. J’ai besoin que les interprètes s’emparent du roman et le nouent avec leur expérience intime, j’ai besoin qu’ils portent chacune et chacun leur propre lecture politique, j’ai besoin que leurs corps deviennent les fragments d’une vision globale de l’oeuvre. Le texte du spectacle se construit dans un va-et-vient permanent entre le roman et leurs improvisations. C’est un corps à corps avec le texte ou – si vous préférez – un corps à texte. L’adaptation de mon dramaturge Simon Hatab mêle l’écriture d’Emily Brontë et l’énergie des comédiennes et comédiens. La langue du plateau ne peut être qu’une chimère.

Dans vos spectacles, il n’y a souvent pas de personnages principaux ou secondaires mais plutôt des “figures” portés par les interprètes. Est-ce le cas dans Hurlevent ?

Maëlle Dequiedt : Oui, quand on découvre Hurlevent, on a peut-être la tentation de penser que l’autrice s’est identifiée au personnage de Catherine, dont on a envie de faire l’héroïne principale. Mais je pense qu’elle a laissé une partie d’elle dans chaque personnage parce qu’ils ont tous un rôle important à jouer. C’est notamment le cas de Nelly, la servante, que j’aime beaucoup. 

Vous présentez le spectacle comme inspiré par le roman et la vie d’Emily Brontë. Qu’est-ce qui vous touche dans sa vie ? 

Maëlle Dequiedt : Nous savons depuis Proust que le Moi qui s’exprime dans l’écriture n’est pas celui qui s’exprime dans la vie sociale. Ce qui nous intéresse chez Emily Brontë, c’est son Moi banni, son Moi maudit. On se demande souvent, à propos des oeuvres du passé, en quoi elles nous ressemblent, en quoi “elles nous parlent” aujourd’hui. Cette question est bien sûr essentielle mais j’aime aussi la part fondamentalement étrange – la part qui m’est étrangère – des oeuvres. Je ne veux pas l’annuler.

Vous collaborez avec la compositrice et performeuse Nadia Ratsimandresy…

Maëlle Dequiedt : Nadia joue des ondes Martenot, instrument précurseur de l’électro. C’est un instrument hors du temps : il peut produire un son vintage ou high-tech. Il a le pouvoir de suggérer le paysage musical : la lande, le vent, la pluie… La musique de Nadia est composée sur le vif. Elle explore la totalité du spectre musical, du son brut à la mélodie. Elle utilise son corps comme un instrument. Sa voix puise dans le roman en langue originale, créant une connexion profonde avec l’écriture d’Emily Brontë.

Entretien réalisé par Le Phénix pour le Cabaret de curiosités